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Un jour, je croisai le sillage d’un marin, fin régatier, mais aussi et surtout, journaliste, chroniqueur nautique et éditeur d’un très ancien périodique de yachting belge. Passionné de littérature, l’homme maniait la plume avec autant de dextérité que la barre de son voilier.
Charles Bertels estima que mes tableaux méritaient d’être enrichis par l’encre de son porte-plume ; il m’offrit alors une série de textes très inspirés et plus merveilleux les uns que les autres, en parfaite harmonie avec mes tableaux. En voici quelques uns:


GOÉLAND, AUJOURD’HUI…

Goéland

Faut-il que vous soyez sots et niais, vous les humains, pour croire que les goélands sont de vulgaires oiseaux des mers tout juste utiles à ajouter de la couleur locale aux paysages marins.
Moi, aujourd’hui goéland, que je vous dise enfin. Je fus homme avant tout et, oh oui, sot tout autant.

Et l’oiseau que vous voyez est ce qu’il en reste.
Condamné, grâce au ciel, à planer à la poursuite de tout ce qui me fut inaccessible quand je marchais, comme vous, sur deux pieds et que je voulais quitter terre.

Les goélands, je vous le dis, ne sont pas des oiseaux.
Nous sommes les âmes attentives de tous ceux qui ont refusé le recul perpétuel de l’horizon, les feux follets de tous vos voyages imaginaires au plus grand pays du monde, le continent marin.

Le tain d’un miroir qui fit frontière à tant d’échappées.


La preuve ?
Vous nous trouverez toujours dans des paysages où ce que vous appelez votre génie de la conquête n’a laissé que traces de votre vanité.
Allez au diable, ou sur la lune, mais souvenez-vous : on n’a jamais marché sur la mer.

 

 

L'ESTACADE

Estacade-Nieuport


 Ah, vous me faites rire !
Vous n’avez d’yeux que pour ceux qui errent sur la mer, qui saluent les tempêtes en les fuyant, qui sont toujours soit nulle part, soit on ne sait où et qui arriveront Dieu sait quand. Vous oubliez qu’à chaque retour hasardeux, c’est en l’apercevant qu’on rectifie le cap et qu’on prend assurance. Elle est faite de poutres bien plus fortes que celles des bateaux qui geignent tout autant sous la poussé des flots. Sa charpente affronte la mer jour après nuit, et sa navigation juste à l’entrée de la terre, n’a de sens que dans son immobilisme séculaire.

 

Citez-moi un navire, un seul, quel qu’il soit, qui fait face à la lame depuis aussi longtemps qu’elle. Elle ne connaît de répit que la clémence du temps, quand il le veut. Elle n’a de port que ses pieux enracinés dans le sable. La mer peut lui passer par-dessus tête sans qu’elle ne bronche. Elle est l’estacade sous le vent, ventail de porte terrestre résigné comme un roc que la nature a refusé au plat pays. Elle est le navire de tous ceux qui ne vont pas en mer, l’avant-scène du monde marin.

Mais si je vous contais le nombre de rêves et d’espoirs qui se sont accoudés au bout de sa balustre, vous cesseriez de croire qu’elle n’est pas un bateau parce qu’elle navigue sans bouger et sans équipage.

 

 

COUSIN QUI S'EN DÉDIT 

Le-corbeau-et-le-Goéland

 

Holà, cousin, tout doux ! Si votre sillon ressemble à mon sillage, vous n’êtes qu’un choucas,
et moi un goéland, souvenez-vous-en. Et si le vent fait onduler vos récoltes comme mes océans,

chez moi il sent l’iode et chez vous le froment.

À pesants coups d’ailes, vous ne volez que du châtaignier à l’ornière tandis que je poursuis l’exocet au tropique du Cancer. Votre cri est un sanglot de questions : “ kwâ - kwâ - kwâ ”.

Tandis que j’éclate de rire en voyant, au coin de votre potager ce phare en trompe-l’œil fait pour nous attirer, avec nos histoires d’ailleurs, nos chansons à hisser, et, au creux de nos duvets, un reste de cannelle, parfum des filles noires qui aiment en riant.
Vos océans de blé sur vos plaines pentues seraient magnifiques s’ils étaient bleus.

Et vos fermes trapues enfermées sur elles-mêmes vaudraient bien Zanzibar, si elles avaient un quai. Sûr que je n’entends rien au parfum du froment qui s’ouvre sous la meule ni aux labours qui tremblent et luisent avant le crépuscule.

Ces plaisirs-là, cousin, il faut pour les connaître, prendre le temps de s’arrêter, avoir le même nid de printemps en printemps et ne voler qu’en rond pour ne pas s’éloigner.
Et je ne suis, cousin, qu’un oiseau de passage.


 

LA SYMPHONIE VAGUE 

L'envol-de-la-Vague

 

Beethoven était tellement sourd qu’il croyait qu’il était peintre.
Alors, avec toutes les touches de son piano à queue et un fagot de portées musicales sous le bras, il est allé installer son guéridon au bord de la mer.

 

Il a trempé une clé de sol dans le bleu de l’océan, un bécarre dans le jaune du sable et le bout d’un contre-ut sur le dos d’une étoile de mer. Et il a composé la vague comme une symphonie pour embruns et déferlantes sur fond de bise obstinée.

 

Il a ponctué le fond céleste de deux astres pour tymbales, accéléré le tempo pour trois goélands et hautbois et tous ceux qui ont regardé la finale ont entendu la vague s’élever au-dessus de la mer. Et si Beethoven était réellement peintre, et vous sourd ?

 

  

LE VENT DE LA LUNE

Flamand-des-Vagues

 

 Aux vieux, tout est augure. Ils en savent tant que, si nous les écoutions, jamais nous n’irions en pêche. Ce ne sont que sornettes de dessous le châle et prêches de femmes désséchées par un veuvage précoce, pensions-nous chaque fois que nous rentrions de mer, les cales débordantes de poissons. Si le hareng pleurait des perles d’huile à la fumerie Temmerman, le vent monterait à l’est avant que le soleil ne soit au droit de la bouée du petit banc. Si la Gudule sentait sa hanche s’endolorir, elle claudiquait jusqu’à la chapelle Sainte-Geneviève pour aller y allumer force cierges et marmonner paters et avés pour que la mer nous épargne. Si l’odeur de la poix et du varech qui planait toujours dans les rues du port faisait place à celle de la fumure que les fermiers des polders déversaient sur leur champ, au grand jamais il ne convenait de larguer les amarres. Nous n’avions cure ou ne faisions que rare cas de ces dictons, leur préférant notre arithmétique qui, d’un coup d’œil au lever du chalut, nous permettait de jauger en combien de sequins ces millions d’écailles scintillantes allaient se transformer.

Un seul nous imposait le respect : « Equinoxe et nuages, aux tisons reste sage ».

 

Or, ce matin d’équinoxe, le ciel était si clair qu’un verre de jeune genièvre en eût été jaloux. Nous partîmes au jusant, pleine lune hors de l’est. Ce fut si soudain que nous eûmes à peine le temps de ferler l’artimon et d’étouffer foc et clinfoc. Johann, le timonnier, désigna l’astre pâle, l’épouvante dans les yeux et la mort dans la voix : « C’est le vent de la lune qui nous tombe dessus. Compagnons, recommandez votre âme à Dieu ».

 

Le lendemain, courbé sur son bâton, Temmerman chuchotait aux anciens : « l’huile s’est mise à couler des filets de hareng comme d’autant de sources. La vieille Gudule s’est étalée deux fois sur le chemin de la chapelle et le vent était si fort qu’il éteignait les cierges à mesure qu’elle y mettait le feu. Et toutes les rues autour du port empestaient le fumier ».
Tous trois se signèrent en silence et je m’envolai en poussant un ricanement si strident qu’il rebondit jusque derrière l’horizon.


 

LE DÉSERT DES AUTRES

Miroir-aux-Goélands

 

Sur terre, aujourd’hui comme de tous temps, certaines immensités désolantes, certains témoins minéralogiques du néant, certains cimetières d’Atlantides exigent la ruse du fennec et la résignation du cactus pour rester. Les déserts ne sont pourtant ni la mort, ni les cendres éteintes de flambées humaines qui auraient trop joué à saute-moutons avec le point de non-retour. Il y reste toujours un peu d’ombre tiède à l’abri d’un caillou brûlé, un brin de végétation dont le cœur n’est pas sec et qui vaille d’être brouté, une plante qui se hisse vers d’autres choses, une porte de sortie vaste et généreuse comme l’éternelle vie marine.

 

Il m’a suffi d’un coup d’aile, bien ajusté, au moment choisi, pour perdre mon ombre, de l’autre côté du cadre. Depuis, je tutoie Antinéa, je connais le pays où les femmes portent des noms de fruits et les hommes des noms d’arbres, j’ai retrouvé au creux des narines le parfum des litières de fougères séchées. Je ris du tonnerre.
Sans ce coup d’aile à point donné, sans doute serais-je momie perchée à demeure sur la membrure squelettique d’un bateau oublié par une éternelle marée basse. Je ressemblerais à ceux qui trouvent la pluie pleine d’ennui, qu’énerve le vent, qui ne sentent nul frémissement sensuel au creux de leur paume devant la pureté d’un œuf qu’ils soupèsent. Comme ceux qui entendent vibrer la corde d’une guitare sans écouter le moment où elle se tait.

 

Ceux pour qui les cloches sonnent les heures, et pas les joies, et qui ne font l’amour que pour procréer. Comme tous ceux, enfin, qui sont mort-nés, faute de savoir vivre.


 

CREDO CRÉDULE

Arc-en-Mer

 

Peut-être n’avez-vous pas, comme moi, connu Thomas. Mais vous avez dû en entendre parler. Cet apôtre, sanctifié depuis, avait un principe aussi creux que tous les autres ; il ne croyait que ce qu’il voyait. Et, en ce temps là, j’avais appris d’un maître italien tous les us et astuces du métier d’illusionniste, un métier encore fort pratiqué de nos jours sous d’autres noms : vendeur, révolutionnaire, ministre, guérisseur…
C’était déjà pareil en ce temps-là. Je disais : « At-ten-tion-Mes-dames-zé-Mes-sieurs » et hop, le lapin sortait du chapeau, les foulards se dénouaient, la corde tranchée redevenait entière.

Bravo ! disaient-ils. Ils l’avaient vu.
Bien sûr, le lapin n’était peut-être pas un vrai lapin. Ou alors était-ce le chapeau qui était faux. Ou encore, l’un ne sortait pas vraiment de l’autre. Mais qu’importe, ils criaient « Bravo ! » préférant se savoir dupés par l’illusion que chercher le mystère. Bravo !
Tous les hommes ne naissaient-ils pas libres et égaux ? Bravo… !
Et le lapin était sorti du chapeau, ils avaient voulu le voir.

À force de vendre des illusions de tréteaux en tréteaux, devant une incommensurable crédulité, j’ai vu que je risquais d’y perdre les miennes. Et qu’elles étaient la plus grande de mes richesses. Aussi ai-je renoncé au métier d’illusionniste.
Sauf parfois, quand je suis seul et que, d’un coup de bec et de deux coups d’aile magique, juste pour voir si je n’ai pas perdu la main, je fais jaillir d’entre deux vagues quelques volutes colorées, quelques rubans d’illusions tordues, des colifichets de couleurs.

Et vous direz : oh ! ces rubans qui sortent de la mer… Illusion, voyons. Ils n’y sont pas.


 

L’ÉTOFFE DU VENT

Etoffe-d'un-Songe

 

Rien, ou presque.
De l’air plus léger que l’air, chaud plus encore que l’alizé, plus vibrant qu’un Simoun et qui porte au-dessus de l’eau ces rêveurs pour qui larguer le sol n’était pas suffisant.
Bourgeonneant derrière la cambrure de l’horizon, dévoilant strie après strie les bandes de tissus qui contiennent l’artificielle fournaise née de l’asthme sulfureux d’un dragon en bonbonne, ils suspendent leurs hasardeux voyageurs au caprice du vent qui leur dicte la route.
Embarqué dans ces nouveaux véhicules, éphémères satellites de basses altitudes, je restais à chaque envolée frustré d’artifices pour générer l’air plus chaud qui devait me permettre de poursuivre le voyage.

 

De la même étoffe que les songes, Montgolfières, bulles de rêves, vous ne m’avez par fait dépasser les frontières espérées et je suis resté aussi vain que la grenouille fabulaire, plus démuni qu’Icare. Sauf que, en certains instants privilégiés et avant de le devenir, j’avais l’illusion d’être l’oiseau des mers pour qui la lévitation ne tient qu’à un coup d’aile appuyé sur le vent.
 

 

 

Textes de Charles Bertels

 


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